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19/06/2020Conférence de Benoit Chantre "René Girard et la violence"

 

Dans le cadre des Rencontres philosophiques de Monaco, filmées en raison des événements, Benoît Chantre a été invité à donner une télé-conférence intitulée "René Girard et la violence".

 

 

 

Les Rencontres Philosophiques de Monaco ont le plaisir de diffuser les leçons de philosophie de la Maison de la Philosophie 2020: Chacune des leçons de philosophie entend déployer la pensée d’un philosophe majeur du XXème siècle à partir d’un concept ou d’une thématique, d’un sujet ou d’un objet central à son oeuvre. Des penseurs d’aujourd’hui interprètent les cheminements intellectuels qui ont jalonné et façonné le XXème siècle.Toutes les conférences des rencontres 2020 ont dû être réalisées par internet. 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 02/07/2020

12/06/2020Les chroniques de Jean-Michel Oughourlian :" La jeunesse"

 

 

 

Chronique du 12 juin : La jeunesse

 

En 1970, je fus chargé d’une mission d’étude par le laboratoire de psychologie pathologique de La Sorbonne. En 1969, en effet, on avait assisté à la naissance d’un  mouvement de contestation de la guerre au Vietnam au cours du fameux « summer love », rassemblement de jeunes habillés de fleurs, prônant le rejet de la guerre, le retour à la nature, et décidés à « faire l’amour, pas la guerre ».

 

En même temps, on avait assisté à une épidémie d’usage de drogue, le cannabis surtout (marijuana, haschich) et les hallucinogènes, notamment le LSD prôné par Timothy LEARY.

 

Ma mission consistait à me rendre à San Francisco pour visiter et étudier le fonctionnement des « free clinics » qui avaient éclos pour traiter les problèmes liés à l’usage des drogues. La plus célèbre était la Free Clinic dirigée par le Docteur David SMITH, rédacteur en chef du « Journal of psychedelic drugs ».

 

Je me rendis donc à San Francisco et me fis conduire par un taxi à cette clinique. J’arrivais devant une porte bariolée de toutes les couleurs et un jeune homme avec des colliers de fleurs autour du cou m’accueillit et me salua les mains jointes à la mode hindoue. Je demandais à voir le Docteur David SMITH et celui-ci arriva également en tenue de type hindoue, avec un collier de fleurs autour du cou.

 

J’étais ahuri et entamais ma visite et mes interviews. J’appris que le mouvement « hippie » traduisait justement cette aspiration de la jeunesse qui refusait la guerre et voulait faire l’amour en s’inspirant des philosophies orientales. L’usage du cannabis était le ciment de leur union et l’emblème de leur révolte. L’usage des hallucinogènes était censé leur faire connaître des états de conscience modifiés et leur faire faire des voyages « initiatiques » au-delà de la réalité quotidienne et banale.

 

J’appris ensuite que certains hippies passaient dans un second temps à l’usage des drogues « dures » : morphine, héroïne, cocaïne, etc. Pourquoi ? Cette escalade était-elle inévitable ? Le Docteur David SMITH et ses collaborateurs n’avaient pas de réponse à cette question et l’évolution des hippies en « junkies » les désolaient. À l’issue de ce voyage, je revins à Paris et me mis à lire toute la littérature consacrée à la drogue et à réfléchir à ce sujet. Je publiais le résultat de mes recherches en 1973 dans un livre : « La personne du toxicomane » (Éditions Privat).

 

Mon analyse, dans ce livre fruit de deux ans de lectures, de voyages, et de réflexions, était que nous étions en présence d’un phénomène nouveau, que j’appelais « les toxicomanies actuelles », qui se présentaient totalement différentes des toxicomanies « classiques », utilisées dans des rituels chamanistiques ou par des esthètes.

 

Ma conclusion était que les toxicomanies actuelles étaient des moyens d’éviter ou de conjurer la violence, que cette jeunesse sentait bouillonner en elle en réaction à la guerre du Vietnam et aux valeurs dominantes d’une société qu’ils rejetaient.

 

Il m’apparut que les drogues « douces » comme le cannabis apaisaient la violence, la faisaient disparaître en faisant « planer » les usagers. En même temps, ces drogues anesthésiaient l’énergie et le désir, et les hippies se laissaient vivre dans la nature et les fleurs.

 

Certains d’entre eux néanmoins, ne se suffisaient pas de ces drogues douces. Leur violence était trop grande. Alors, pour la conjurer, ils la retournaient contre eux-mêmes et se « shootaient » des drogues dures qui les faisaient expérimenter un orgasme généralisé à nul autre pareil, puis une période de manque uniquement consacrée à la recherche d’une nouvelle dose. Leur devise, tatouée sur leur avant-bras, représentait une seringue croisée avec un fusil crosse en l’air et une devise : « Plutôt se détruire qu’agresser ».

 

Depuis quelques années, je vois la violence resurgir dans notre société : les gilets jaunes d’abord, puis les blacks-blocs, puis les grèves interminables, puis la guerre au virus entraînant le confinement consistant à tenter de mettre un couvercle sur une marmite bouillonnante.

 

Mais comment réprimer l’envie de vivre, le besoin d’agir de cette jeunesse ? La vie étant un risque en elle-même, la jeunesse est sommée de ne pas prendre de risque et donc, d’une certaine manière, de ne pas vivre. Son seul but doit être dorénavant d’éviter de mourir ! Alors, la jeunesse, depuis quelques années, cherche à oublier : oublier de vivre, se saouler, se droguer, être ailleurs et s’en aller tout en restant là. La solution pour elle a toujours été la violence, laquelle revient aussitôt dans toute société lorsque le sacré s’en retire. Elle retourne aujourd’hui cette violence contre elle-même non seulement en se shootant, mais en s’explosant, en s’éclatant, en se défonçant, et tout cela, les drogues permettent de le faire tout en restant confiné dans sa chambre.

 

Mais dans une société désacralisée et désenchantée, la violence ne peut pas être confinée. La drogue ne suffira peut-être pas, cette fois, à conjurer la violence brutale et meurtrière. C’est la crainte que l’on peut avoir dans les semaines et les mois qui viennent lorsque le couvercle sera enlevé et que la crise économique et sociale fera bouillir les frustrations et les revendications sur fond de désespoir.

– « Serait-ce donc une révolte ? »

– « Non, Sire, une révolution ! »

 

 

Chronique du 5 mai : Temps de crise

 

Nous vivons un temps de crise, de catastrophes. Dans les situations d’urgence, la réaction psychologique d’une foule est le plus souvent la panique. Si un incendie éclate dans un cinéma est que quelqu’un crie « au feu », il y aura plus de morts écrasés et piétinés par une foule affolée que de victimes du feu. C’est le principal avantage du confinement : éviter les mouvements de foule.

 

Il y a cependant chez les confinés un « effet de foule » dû aux réseaux sociaux et ceux-ci vont faire éclore les théories du complot et les croyances les plus délirantes sur l’origine de l’épidémie, sa finalité, les gouvernements, les sociétés secrètes qui nous manipulent et les traitements miracle dont ils nous privent à dessein.

 

Le confinement comporte des risques réels pour l’équilibre psychologique des confinés. Combien de couples pourront résister à ce tête-à-tête prolongé ? Combien d’enfants et de femmes seront battus par les hommes excédés et désœuvrés, frustrés et très alcoolisés ? Combien de couples divorceront ou se sépareront ? Combien d’enfants et d’adolescents déscolarisés en prendront l’habitude et le resteront ?

 

Tous les symptômes psychiatriques vont risquer de "décompenser". Les psychotiques verront des virus partout et deviendront obsessionnels des lavages de mains et des gels alcoolisés. Les paranoïaques trouveront dans les journaux télévisés la confirmation de leurs soupçons. Les hystériques développeront leurs tendances hypocondriaques et se découvriront tous les jours un symptôme évocateur du coronavirus. Les délirants hallucineront et entendront leurs « ennemis » rire et se moquer d’eux.  Les déprimés ne pourront que trouver dans les événements des confirmations à leur pessimisme. Je viens d’apprendre le suicide d’un médecin atteint par le virus et qui n’a pas voulu vivre l’incubation et la mort possible par asphyxie.

 

Enfin, à mesure que les jours passent, le stress augmente, en raison du fait que l’on ne peut pas prévoir la fin du confinement. Même les prisonniers de droit commun connaissant la durée de leur peine fantasment sur leur date de sortie…

 

Le stress, comme tout le monde le sait, est générateur de toutes sortes de désordres psychosomatiques que les praticiens devront apprendre à ne pas confondre avec les premiers symptômes du coronavirus.

 

De tout temps, lorsqu’une catastrophe se produit, un mécanisme psychosociologique se met en place : le mécanisme victimaire. Celui-ci se résume en une phrase : on cherche à cette catastrophe une cause et on trouve … un coupable. La mise à mort ou l’expulsion de cette victime émissaire ramène la paix dans la communauté en état, nous apprend René Girard, « de crise sacrificielle ».

 

Œdipe roi,de Sophocle raconte exactement cela. La peste ravage Thèbes. On cherche une cause que la science de l’époque est incapable de trouver et on trouve… un coupable : Œdipe, le roi, coupable des pires forfaits, l’inceste et le parricide. Il reconnaît ses culpabilités, se crève les yeux et il est expulsé de la ville.

 

Aujourd’hui, on connaît la cause de l’épidémie mais le mécanisme s’enclenche quand même : on cherche le coupable mais on en trouve trop.

 

Depuis quelques années, d’ailleurs, on cherchait une cause à un « certain malaise dans la civilisation », et on trouvait de nombreux boucs émissaires, le premier étant le « mâle blanc hétérosexuel ». Mais le mécanisme victimaire ne se produisait pas et ne pouvait pas produire les heureux efforts décrits par René Girard, car le bouc émissaire doit être unique, d’une part et d’autre part recueillir l’unanimité de tous les membres de la communauté. Or ces deux conditions ne sont jamais réunies dans notre monde. On trouve trop de coupables et surtout trop de victimes. Seules les victimes ont droit à la parole, au respect, à la sollicitude de tous. Il y a donc une escalade de la rivalité victimaire, chaque victime ou catégorie de victimes voulant se hisser au sommet de l’aristocratie victimaire.

 

Ce mécanisme débridé, ces victimes et ces coupables rendaient notre civilisation irrespirable sous l’effet du principe de précaution, du politiquement correct, de la plainte généralisée, de la judiciarisation exponentielle des rapports humains et du monde virtuel dans lequel nous faisaient rentrer les réseaux sociaux.

 

Peut-être cette crise réelle, ce virus bien identifié, ce confinement remettront-ils les pendules à l’heure, et notre civilisation s’en trouvera-t-elle renforcée et ramenée dans la réalité ? Cet espoir est peut-être chimérique mais si nous nous y mettions tous ?

 

 

Chronique du 3 mai : La guerre

Paris, le 7 avril 2020

Jean-Michel Oughourlian

Suite des chroniques : La guerre. (3 mai 2020)

 

 

Jean-Michel Oughourlian est un psychiatre et psychologue qui depuis près de 40 ans tente d'appliquer dans le domaine de la psychologie et de la psychopathologie les thèses de René Girard. Neuropsychiatre de l ́Hôpital américain de Paris depuis 1974, puis chef du service de psychiatrie à partir de 1981, poste qu ́il occupera jusqu ́en 2007.

Il a collaboré avec René Girard, avec qui il publie, en 1978, Des choses cachées depuis la fondation du monde. Son deuxième livre, Un mime nommé désir (1982) porte sur les phénomènes de transe, d ́hystérie et de possession qu ́il décrypte à l ́aide de la théorie mimétique. En 2007, il publie Genèse du désir, où il est question des dernières découvertes en neurosciences (neurones miroirs) ainsi que des éléments pour une psychothérapie des couples. Son livre Le Troisième Cerveau (2013) dessine une nouvelle psychologie et une nouvelle psychiatrie, qui imposent notamment une autre gestion de l'altérité, fondée sur la « dialectique des trois cerveaux » : le cerveau cognitif, le cerveau émotionnel et le cerveau mimétique, celui de l'altérité, de l'empathie, de l'amour comme de la haine.

 

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Bibliographie et vidéos de Jean-Michel Oughourlian

 

 

 

03/06/2020Le fil d'Ariane : rencontre Michel Serres

René Girard et Michel Serres étaient de grands amis. Le 15 décembre 2005, c'est Michel Serres qui avait prononcé le discours de réception de René Girard à l'Académie française. 

 

Benoît Chantre avait rendu hommage à ce philosophe qui fut un compagnon fidèle de notre association et qui nous a quitté le 1er juin 2019.

 

Pour commémorer la disparition de Michel Serres, une rencontre en visioconférence fut  organisée le 3 juin dernier, à l'initiative de la Fondation Michel Serres - Institut de France, des Éditions Le Pommier et du Centre international de la philosophie française (ENS-PSL, CNRS, Collège de France).

 

Voici un lien qui vous permettra de voir cette rencontre pendant une semaine seulement. Vous pourrez accéder à cette rencontre ensuite de manière durable, sur les sites de l’ENS et du Pommier.

 

 https://attendee.gotowebinar.com/recording/4919438630876547598

 

 

Cette première rencontre lance un cycle annuelle de "Rencontres Michel Serres".

 

 

Fil d'Ariane

  

Introduite par l’un de ses fils, Jean-François Serres, présentée et animée par Frédéric Worms, cette visioconférence proposera de courtes lectures de textes de Michel Serres par Jean-Pierre Arbon,suivies d’explications et de mises en perspective de ces textes par :

 

Anne Baudart. Philosophe, ancienne enseignante à Sciences Po, secrétaire générale de la Société française de philosophie."Michel Serres a, sa vie durant, pratiqué et célébré la vertu des reliures. Il a noué chaîne et trame, sciences et vies, art et droit, philosophie et textes sacrés, religions des hommes et religions des choses. Relire le relié définit le religieux comme la plaque tectonique d’où émergent nos cultures. Le récit des Rois mages en est une pièce maîtresse qui nous rattache au Grand Récit du monde et aux quêtes infinies des hommes."
 
Bernadette Bensaude-Vincent. Philosophe et historienne des sciences, professeure émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne."Temps des crises, ce petit livre écrit à propos de la crise financière de 2008 peut nous aider à comprendre la crise sanitaire de 2020. Michel Serres pense la crise comme un moment de décision, de bifurcation du chemin, sans retour en arrière possible. La crise est obligation d’inventer."

 

 

Roland Schaer. Philosophe, ancien directeur sciences et société à la Cité des sciences et de l’industrie."Trente ans après sa parution, il faut relire aujourd’hui Le Contrat naturel. Face aux “catastrophes globales”, Michel Serres en appelait à une relation symbiotique entre les hommes et la Terre, et à une coopération pacifique entre les nations. C’est de cela que l’heure est venue."
 
Frédéric Worms. Professeur à l’École normale supérieure-PSL, dont il est actuellement directeur adjoint. "Michel Serres est un penseur de la relation et de la synthèse, mais il oppose deux façons de tout unir : la simplificatrice, violente pas seulement en théorie mais en pratique ; et le passage, difficile mais créateur, pas seulement en théorie mais dans le monde. Le passage du Nord- Ouest : il risque aujourd’hui d’être traversé et détruit par les porte-conteneurs, si la banquise continue à fondre et le monde à être détruit. Mais il reste à inventer entre les savoirs, les dangers et les humains d’aujourd’hui, pour échapper à la destruction, et reprendre la relation."
 

 

 

Deux livres à paraître aux éditions Le Pommier : Adichats, inédit de Michel Serres, et Hommage à 50 voix

 

03/05/2020La Chronique de Jean-Michel Oughourlian

Nous sommes, paraît-il, en guerre contre le Coronavirus, un ennemi redoutable, sournois, invisible et tueur.

 

L’histoire de l’humanité se confond avec l’histoire des guerres. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire pour s’en convaincre.

 

Depuis toujours, la guerre est la responsabilité suprême du Politique : c’est au Politique de prendre la responsabilité de faire tuer ses enfants et de tuer les enfants des autres. Tout le monde reconnaissait ce privilège du Politique et sacralisait la Violence en la personne des grands conquérants et chefs de guerre : Alexandre, César, Napoléon et plus près de nous Clemenceau, Churchill ou de Gaulle.

 

Mais le sacré a disparu de la sphère publique, politique, aussi bien que religieuse, dans notre civilisation occidentale, ainsi que Luc Ferry l’a bien montré.

 

De nos jours, le Politique se sent coupable de faire tuer ses propres soldats tout en continuant à se glorifier de tuer ceux qu’il désigne comme ennemis. Le Politique a encore le privilège de choisir ses ennemis et de les massacrer, mais il n’a plus le droit de risquer la vie de ses propres soldats : c’est la philosophie dite du « zéro mort ».

 

Le développement technologique permet cette politique grâce aux avions, aux fusées et aux drones. La bravoure, le courage, le sacrifice sont réservés aux peuples moins bien armés et victimes des bombardements. Les premiers bombardements, les plus spectaculaires, ont été ceux d’Hiroshima et de Nagasaki visant à épargner la vie de millions de soldats américains. Aujourd’hui, les attentats ciblés sont confiés à des drones sophistiqués.

 

Le Politique a donc perdu, avec le sacré, le droit de faire tuer ses propres enfants. On pourrait voir cela comme un progrès de l’humanité si cela résultait d’un surcroît d’humanité et de sagesse. Mais ce n’est pas le cas : si le Politique n’a plus ce droit, c’est qu’il a peur des réactions de son peuple. En Occident aujourd’hui, on considère la perte d’un de nos soldats au combat comme un scandale et on lui rend hommage solennellement.

 

C’est cette peur qui aujourd’hui paralyse le Politique dans sa guerre contre le virus, et celui-ci a agi comme révélateur de cette dévalorisation et de cette désacralisation du Politique auquel personne ne croit plus. La peur se généralise : peur des plaintes judiciaires qui vont pleuvoir aussitôt la crise passée. Ces plaintes seront basées sur le non-respect du principe de précaution et envahiront toutes les juridictions possibles depuis la Cour de justice de la République jusqu’au plus petit tribunal de province.

 

À la peur du Politique s’ajoute l’angoisse des catastrophes psychiatriques et surtout économiques qui résulteront du confinement et du principe de précaution, paralysant et biaisant toute décision. Il n’est en effet pas impossible que les dégâts économiques et psychosociaux soient aussi dévastateurs que le virus lui-même.

 

Pris entre ces deux peurs, ces deux angoisses, terrifié par le pouvoir qu’il a abandonné au système judiciaire, le Politique, quel qu’il soit, est paralysé dans son action et tergiverse pour la moindre décision. Il cherche à conjurer par avance la menace judiciaire en se couvrant de l’autorité scientifique, elle-même divisée, et révélant le plus souvent son ignorance.

 

Le pouvoir des juges, amplifié par la presse et les réseaux sociaux, a tourné à la chasse au bouc émissaire : dès que la justice accuse, la presse et les réseaux sociaux condamnent. C’est le principe même du bouc émissaire : il est coupable, parce qu’accusé ! C’est un retour au mécanisme primitif de la mise à mort d’un coupable supposé et accusé d’être responsable des catastrophes que l’on subit et que l’on ne s’explique pas. C’est en fait une inversion de la justice, une perversion d’une institution judiciaire, qui s’était peu à peu affranchie de ce mécanisme qui guidait encore son action au temps de l’inquisition : plus besoin de jugement ni d’avocat, un accusé est coupable et « il n’y a pas de fumée sans feu ».

 

Cette instrumentalisation de la justice, et la peur qu’elle engendre, efface tous les progrès qu’elle avait faits au cours des siècles et ramène notre civilisation au mécanisme mis en œuvre par les sociétés primitives pour conjurer la violence.

 

Le confinement est le comble du principe de précaution : « Ne prenez aucun risque. Restez chez vous. Lavez-vous, purifiez-vous, ne sortez pas, ne voyez personne, gardez vos distances ». Enterrés vivants, vous ne risquez plus rien !

 

Les vieillards confinés sont ainsi invités à attendre la mort et le langage devient paradoxal : on est mort que si l’on est décédé !

 

Paris, le 3 mai 2020

 
Dernière modification : 03/05/2020

15/04/2020La chronique de Jean-Michel Oughourlian

Nous vivons un temps de crise, de catastrophes. Dans les situations d’urgence, la réaction psychologique d’une foule est le plus souvent la panique. Si un incendie éclate dans un cinéma est que quelqu’un crie « au feu », il y aura plus de morts écrasés et piétinés par une foule affolée que de victimes du feu. C’est le principal avantage du confinement : éviter les mouvements de foule.

 

Il y a cependant chez les confinés un « effet de foule » dû aux réseaux sociaux et ceux-ci vont faire éclore les théories du complot et les croyances les plus délirantes sur l’origine de l’épidémie, sa finalité, les gouvernements, les sociétés secrètes qui nous manipulent et les traitements miracle dont ils nous privent à dessein.

 

Le confinement comporte des risques réels pour l’équilibre psychologique des confinés. Combien de couples pourront résister à ce tête-à-tête prolongé ? Combien d’enfants et de femmes seront battus par les hommes excédés et désœuvrés, frustrés et très alcoolisés ? Combien de couples divorceront ou se sépareront ? Combien d’enfants et d’adolescents déscolarisés en prendront l’habitude et le resteront ?

 

Tous les symptômes psychiatriques vont risquer de "décompenser". Les psychotiques verront des virus partout et deviendront obsessionnels des lavages de mains et des gels alcoolisés. Les paranoïaques trouveront dans les journaux télévisés la confirmation de leurs soupçons. Les hystériques développeront leurs tendances hypocondriaques et se découvriront tous les jours un symptôme évocateur du coronavirus. Les délirants hallucineront et entendront leurs « ennemis » rire et se moquer d’eux.  Les déprimés ne pourront que trouver dans les événements des confirmations à leur pessimisme. Je viens d’apprendre le suicide d’un médecin atteint par le virus et qui n’a pas voulu vivre l’incubation et la mort possible par asphyxie.

 

Enfin, à mesure que les jours passent, le stress augmente, en raison du fait que l’on ne peut pas prévoir la fin du confinement. Même les prisonniers de droit commun connaissant la durée de leur peine fantasment sur leur date de sortie…

 

Le stress, comme tout le monde le sait, est générateur de toutes sortes de désordres psychosomatiques que les praticiens devront apprendre à ne pas confondre avec les premiers symptômes du coronavirus.

 

De tout temps, lorsqu’une catastrophe se produit, un mécanisme psychosociologique se met en place : le mécanisme victimaire. Celui-ci se résume en une phrase : on cherche à cette catastrophe une cause et on trouve … un coupable. La mise à mort ou l’expulsion de cette victime émissaire ramène la paix dans la communauté en état, nous apprend René Girard, « de crise sacrificielle ».

 

Œdipe roi,de Sophocle raconte exactement cela. La peste ravage Thèbes. On cherche une cause que la science de l’époque est incapable de trouver et on trouve… un coupable : Œdipe, le roi, coupable des pires forfaits, l’inceste et le parricide. Il reconnaît ses culpabilités, se crève les yeux et il est expulsé de la ville.

 

Aujourd’hui, on connaît la cause de l’épidémie mais le mécanisme s’enclenche quand même : on cherche le coupable mais on en trouve trop.

 

Depuis quelques années, d’ailleurs, on cherchait une cause à un « certain malaise dans la civilisation », et on trouvait de nombreux boucs émissaires, le premier étant le « mâle blanc hétérosexuel ». Mais le mécanisme victimaire ne se produisait pas et ne pouvait pas produire les heureux efforts décrits par René Girard, car le bouc émissaire doit être unique, d’une part et d’autre part recueillir l’unanimité de tous les membres de la communauté. Or ces deux conditions ne sont jamais réunies dans notre monde. On trouve trop de coupables et surtout trop de victimes. Seules les victimes ont droit à la parole, au respect, à la sollicitude de tous. Il y a donc une escalade de la rivalité victimaire, chaque victime ou catégorie de victimes voulant se hisser au sommet de l’aristocratie victimaire.

 

Ce mécanisme débridé, ces victimes et ces coupables rendaient notre civilisation irrespirable sous l’effet du principe de précaution, du politiquement correct, de la plainte généralisée, de la judiciarisation exponentielle des rapports humains et du monde virtuel dans lequel nous faisaient rentrer les réseaux sociaux.

 

Peut-être cette crise réelle, ce virus bien identifié, ce confinement remettront-ils les pendules à l’heure, et notre civilisation s’en trouvera-t-elle renforcée et ramenée dans la réalité ? Cet espoir est peut-être chimérique mais si nous nous y mettions tous ?

 

 

 

Paris, le 7 avril 2020

Jean-Michel Oughourlian

Suite des chroniques : La guerre. (3 mai 2020)

 

 

Jean-Michel Oughourlian est un psychiatre et psychologue qui depuis près de 40 ans tente d'appliquer dans le domaine de la psychologie et de la psychopathologie les thèses de René Girard. Neuropsychiatre de l ́Hôpital américain de Paris depuis 1974, puis chef du service de psychiatrie à partir de 1981, poste qu ́il occupera jusqu ́en 2007.

Il a collaboré avec René Girard, avec qui il publie, en 1978, Des choses cachées depuis la fondation du monde. Son deuxième livre, Un mime nommé désir (1982) porte sur les phénomènes de transe, d ́hystérie et de possession qu ́il décrypte à l ́aide de la théorie mimétique. En 2007, il publie Genèse du désir, où il est question des dernières découvertes en neurosciences (neurones miroirs) ainsi que des éléments pour une psychothérapie des couples. Son livre Le Troisième Cerveau (2013) dessine une nouvelle psychologie et une nouvelle psychiatrie, qui imposent notamment une autre gestion de l'altérité, fondée sur la « dialectique des trois cerveaux » : le cerveau cognitif, le cerveau émotionnel et le cerveau mimétique, celui de l'altérité, de l'empathie, de l'amour comme de la haine.

 

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Bibliographie et vidéos de Jean-Michel Oughourlian

 

 

 

 
Dernière modification : 03/05/2020

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