Ancien événement

19/10/2022 19:00“Maîtres, esclaves, et doubles monstrueux. Girard critique de Hegel”

 Conférence d'Andréas Wilmes,

 

dans le cadre du cycle  "Girard et quelques autres"

 

Mercredi 19 octobre à 19h , par zoom

 

Girard Hegel

 

>>INSCRIPTION

 

 

René Girard n’a jamais nié que l’écriture de son premier livre a été influencée par le « climat hégélien des années 1950 ». Dès Mensonge Romantique et vérité Romanesque, il s’est néanmoins efforcé de distinguer sa pensée de celle de Hegel. Ses critiques à l’endroit du philosophe allemand seront jugées fort peu convaincantes par ses contemporains. Pour Mikkel Borch-Jacobsen, la théorie du désir mimétique serait avant tout une relecture (certes brillante) des cours d’Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l’Esprit. D’après Philippe Lacoue-Labarthe, Girard, contrairement à Georges Bataille, aurait évité toute forme de confrontation sérieuse avec la philosophie hégélienne. L’anthropologue français n’a eu de cesse de vouloir couper court à ces divers malentendus. Son dernier ouvrage, Achever Clausewitz, où il revient de manière détaillée sur son opposition à Hegel, en constitue sans doute la preuve la plus éclatante. 

 

Dans cette conférence, nous nous demanderons en premier lieu d’où viennent ces divers malentendus autour de la prétendue dimension hégelienne de la théorie mimétique. A notre sens, c’est pour avoir critiqué Hegel en dehors des sentiers battus de l’anti-hégélianisme français que les idées de Girard sont longtemps restées incomprises…

 

 

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Girard n’a pas cherché à opposer l’idée d’un désir individualiste, affirmatif, ou « souverain » (Bataille), à la thèse soi-disant « réactive » d’un « désir de reconnaissance ». Tout comme Hegel, sa pensée se situe dans un cadre intersubjectif, et c’est à partir de ce cadre qu’il entend critiquer le philosophe. Du point de vue de la théorie mimétique, la fameuse « lutte pour la reconnaissance » repose sur des intuitions tout à fait remarquables mais aussi sur une confusion des registres. Tandis que deux idées identiques signifient la non-contradiction, deux désirs identiques pour un objet non-partageable signifient une rivalité potentiellement insoluble. Or, la théorie d’un « désir de reconnaissance », d’après Girard, reviendrait à imposer de manière arbitraire la logique des idées (c’est-à-dire l’identité des individus d’un point de vue conceptuel) à celle du désir. L’erreur de Hegel n’est donc certainement pas, comme le prétend Gilles Deleuze, d’avoir insisté sur l’interdépendance des êtres humains du point de vue de l’imitation. Son erreur est plutôt d’avoir voulu résoudre le problème de l’indécidabilité de la mimésis d’un point de vue conceptuel. D’où vient donc que quelque chose ait pu résulter de l’indifférenciation plutôt que rien ? Aucune logique purement conceptuelle n’est en mesure de répondre à cette question. La seule explication convaincante et plausible repose, d’après Girard, sur un mécanisme foncièrement contingent : la mise à mort de la victime émissaire. 

A contre-courant des modes intellectuelles de son époque, Girard ne s’est pas non plus intéressé à la recherche d’une négativité qui dépasserait les limites de la dialectique hégélienne. Georges Bataille, et tant d’autres, opposeront à la conception hégélienne d’une négativité productrice de sens (la fameuse « négation de la négation ») une négativité mettant fin à la possibilité de tout langage. In fine, cette négativité plus authentique se confond avec l’indicibilité d’une violence qui se déroberait aux ambitions raisonnables de tout discours philosophique. Mais tandis que ses contemporains se plaisent à disserter sur la violence et l’ineffable, Girard soutient que l’on peut et que l’on se doit de parler de la violence. L’inanité du langage face à la violence est dépassée par la révélation chrétienne qui rend possible une véritable science de l’homme. Lorsque Girard critique le manque de radicalité de la conception hégélienne de la violence (à savoir, entre autres, le manque de radicalité de la « lutte pour la reconnaissance »), il ne lui reproche nullement de n’avoir pas su comprendre qu’« exprimer la violence c’est vouloir exprimer ce qui ne peut être dit » mais, au contraire, de ne pas avoir suffisamment intégré la violence à son discours, de l’avoir laissée trop en marge de ses considérations philosophiques.  

 

Le troisième et dernier point qui distingue visiblement l’anthropologue de l’anti-hégélianisme de son temps est la question de l’Histoire. Si Domenach a pu voir en Girard le « Hegel du christianisme », c’est précisément parce qu’il estimait que ce dernier renouait avec une vision téléologique de l’histoire. Hegel, on le sait, s’est intéressé aux moments successifs du développement de la Raison dans l’histoire universelle. Il serait même, selon Kojève, le théoricien de la fin de l’histoire : la victoire des armées napoléoniennes à Iéna contiendrait déjà en germe la réalisation et l’hégémonie certaines de « l’Etat universel et homogène ». C’est à une telle conception de l’histoire que s’opposeront le déconstructionnisme de Derrida, la « fin des grands récits » diagnostiquée par Lyotard, ou encore les œuvres de Foucault mettant en lumière les origines arbitraires et déraisonnables de la Raison occidentale (l’exclusion des aliénés mentaux, les dispositifs de pouvoir, le passage discontinu d’une épistémé à l’autre). La vision historique de Girard, au contraire, accorde un rôle majeur au christianisme. La révélation tend progressivement à priver les sociétés humaines de leurs béquilles sacrificielles. Elle débouche graduellement sur l’impossibilité de contenir la violence par la violence, autrement dit sur l’Apocalypse. Cette conception de l’histoire prend sans doute des accents téléologiques dans Des Choses Cachées depuis la Fondation du Monde où Girard défend une lecture strictement anti-sacrificielle des Evangiles. Une telle interprétation équivaut en effet, comme il le reconnaitra plus tard, à juger l’histoire de l’humanité de haut, depuis le poste d’observation d’une non-violence à laquelle aucun intellectuel ne saurait raisonnablement prétendre. Grâce à Raymund Schwager, Girard finira cependant par réviser ses thèses pour aboutir à une conception de l’histoire qui n’a plus rien de téléologique. L’histoire, certes, a un sens dans la mesure où elle confronte peu à peu les hommes face à leur responsabilité vis-à-vis de leur propre violence. Mais ce sens de l’histoire n’implique nullement une fin de l’histoire. Du point de vue de Girard, le problème de la philosophie hégélienne est justement qu’elle outrepasse les limites du sens de l’histoire. La Raison conciliatrice mise en avant par le philosophe reposerait en définitive sur un christianisme tronqué, un christianisme sans Apocalypse. Autrement dit, sous la plume de Hegel, l’intensification de la responsabilité humaine face à la violence se transformerait en une nécessité historique de réconciliation. C’est pourquoi, d’après Girard, la dialectique hégélienne serait passée à côté de la dialectique de Clausewitz qui nous autorise à concevoir le risque d’une convergence entre la guerre réelle et la guerre absolue. 

 

Tant du point de vue de la question du désir, de la violence, et de l’histoire, Girard s’est donc sensiblement démarqué des codes imposés de l’anti-hégélianisme de son époque. Sa critique de Hegel était sans doute trop iconoclaste pour être comprise, voire tout simplement entendue. Il nous incombe donc désormais de la reconsidérer. 

 

Biographie

Andreas Wilmes est docteur en philosophie et rédacteur en chef du Philosophical Journal of Conflict and Violence pour lequel il a dirigé deux numéros consacrés à la pensée de René Girard. Il a récemment préfacé la traduction anglaise de la célèbre « Discussion avec René Girard » (Esprit, 1973) pour les presses universitaires du Michigan et dirigé l’ouvrage collectif René Girard and the Western Philosophical Tradition (à paraître prochainement chez le même éditeur). Actuellement lecteur à l’Université Catholique Péter-Pázmány (Budapest, Hongrie), Andreas Wilmes travaille sur son premier livre consacré à la critique girardienne de l’hégélianisme. 

 

 

 

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Dernière modification : 25/10/2022
Lieu : par zoomAnimateur/Intervenant/Confèrencier : Andréas Wilmes

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