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L'unité des cultures


« Il n’y a pas de culture au monde qui n’affirme, comme premiers et fondamentaux dans l’ordre du langage, les vocables du sacré.» ("Des Choses cachées depuis la fondation du monde")
                      
« Le religieux enfante toute la culture humaine.» ("Les Origines de la culture" )

 

 

                                                                                                                                              

Pour l’anthropologie girardienne, la religion n’est pas une « institution » parmi d’autres. L’invention du sacré, avec ses rites et ses interdits, protège les hommes de la violence mimétique ; plus essentiellement, elle rend possible l’hominisation et l’évolution de la culture. La religion est l’instauratrice du social humain. Le structuralisme pense le passage de la nature à la culture à partir de l’interdit de l’inceste, fait qui possède l’universalité d’une loi naturelle et s’impose comme norme culturelle, avec toutes les variantes possibles. Mais d’où sort cette règle ? Seule l'hypothèse girardienne se saisit de cette question : , elle fait émerger la culture de la nature à partir du « meurtre fondateur »  . 

 

Même s’il y a continuité de l’animal à l’homme, puisque l’homme ne diffère des animaux que par une plus grande faculté à imiter, on ne peut expliquer l’apparition du langage sans un événement à la fois nécessaire et contingent, le meurtre originel. Pour atteindre le niveau de la symbolicité, dit Girard, la taille du cerveau ne suffit pas, il faut un centre de signification et ce centre est occupé par le tombeau de la victime émissaire, premier symbole culturel. De là, émergent les rites et les interdits puis les institutions. La prohibition de l’inceste s’explique par la terreur sacrée du retour de la violence indifférenciée, par exemple celle qui met aux prises les hommes du même groupe se disputant les femmes qu’ils ont à proximité. L’obligation d’échanger est structurante, mais le formel ici touche au réel : l’interdit fonde un ordre humain dans le souvenir halluciné du désordre d’où il a émergé et qui reste une menace permanente. Les interdits ont le même objectif que les rituels violents : empêcher le retour de la violence sans fin des rivalités mimétiques. Dans certaines sociétés archaïques, il est interdit de laisser les jumeaux en vie.

 

Les hommes enterrent leurs morts. Notre conception naturaliste de la mort est incapable de rendre compte des rites funéraires et particulièrement du culte des morts. Ceux qui voient la religion comme un moyen de se consoler de la mort ne voient pas l’identité de l’humain et du religieux : à partir du mécanisme victimaire, l’indifférence animale vis-à-vis du cadavre fait place à une attention fascinée, le mort est « sacré », puisqu’il y a un dieu derrière chaque mort, un être tout-puissant pour le mal comme pour le bien, un être qui réconcilie la communauté qu’il a failli dissoudre. Le mort est source de vie. Le religieux enfante la culture et l’agriculture. Le rituel est souvent pensé en termes de végétation qui meurt et renaît. La fécondité des graines enterrées n’a d’égale que celle de la pensée religieuse.

 

On attribue généralement le succès de certaines mutations à des causes économiques. Dans sa critique de l’idée philosophique de « contrat social » comme fondement rationnel de la société, Girard remarque qu’on se donne au départ ce qu’on veut trouver à l’arrivée, en l’occurrence des êtres  raisonnablement altruistes capables de calculer où est leur intérêt. En prenant l’exemple de la domestication animale, il montre que la vraie cause de celle-ci est religieuse, liée au rituel du sacrifice. Les chasseurs ont capturé des bêtes en vue de les sacrifier. Mais pour faire de l’animal un substitut de la communauté qui va se purifier de sa violence en l’immolant,   il faut d’abord l’humaniser, le faire cohabiter avec les hommes, ce qui conduit à la longue et fortuitement à transformer la créature sacrificielle en créature économique, en animal domestique.  Girard peut dire que le sacrifice, comme la recherche scientifique aujourd’hui, a été un instrument d’exploration du monde.

 

Les institutions politiques et judiciaires ont la même origine sanglante, celle des rites sacrificiels. Dans la monarchie sacrée africaine, analysée dans La Violence et le Sacré, l’intronisation du roi obéit à un rituel calqué sur le rituel du sacrifice. On fait du roi un transgresseur, il viole les interdits, dont celui de l’inceste, un mouvement de foule hostile précède une soumission adoratrice. Ces rites incompréhensibles reçoivent leur pleine lumière du mécanisme victimaire : le roi est une victime en sursis d’immolation. Girard fait l’hypothèse que le pouvoir central dérive d’un allongement de ce sursis ; la future victime peut mettre à profit ce temps de « règne » pour assurer son emprise sur la collectivité. Quand le sacrifice est repoussé en marge de l’institution, puis disparaît complètement, l’évolution vers la monarchie moderne puis vers l’Etat, détenteur du monopole de la violence légitime, est achevée. Et là où l’on trouve l’institution judiciaire, curative de la violence, les rites sacrificiels, qui ne font que la prévenir, ont complètement disparu.

 

La diversité des cultures, l’idée que ce qui est « vrai en-deçà des Pyrénées est erreur au-delà », le fait que les rites et les coutumes se contredisent, qu’il existe des sociétés qui imposent un type de comportement que d’autres prohibent absolument (par exemple, la modernité encourage les rivalités mimétiques,  dont les sociétés traditionnelles se protègent par tous les moyens), tout cela ne doit pas masquer leur unité : elles ont toutes une fondation religieuse, elles s’enracinent toutes dans l’expulsion de leur violence sacralisée. La méconnaissance de leurs « sanglantes origines » a engendré des interprétations variées, des façons différentes de se rapporter à l’événement fondateur, mais toutes ont en partage le problème de leur violence intestine, de la menace mortelle que font peser sur elles les rivalités mimétiques.

 

Pour l’anthropologie fondamentale de René Girard, la victime émissaire est « la pierre rejetée par les bâtisseurs » qui s’est révélée « pierre d’angle », clef de voûte de tout l’édifice mythique et rituel grâce auquel l’humanité a pu entrer dans son histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 13/12/2016