Crise sacrificielle et genèse du sacré

«Chaque fois qu’elle [la violence] surgit en un point quelconque d’une communauté, elle tend à s’étendre et à gagner l’ensemble du corps social.»
(La Violence et le Sacré)

 

« L’aptitude du mécanisme victimaire à produire du sacré est entièrement fondée sur la méconnaissance dont ce mécanisme fait l’objet.» ("Des Choses cachées  depuis la fondation du monde")

 

 



 

Plus de dix ans séparent La Violence et le Sacré (1972) de Mensonge romantique...(1961), le temps pour René Girard de devenir, en autodidacte, anthropologue. C’est comme tel et sans se référer d’emblée à ses analyses antérieures, qu’il s’attaque au sacrifice rituel dans les sociétés traditionnelles et aux tragédies grecques. Pourquoi le sacrifice ? Parce que c’est un rite très répandu (Girard cherche les ressemblances entre les cultures, comme il les a cherchées entre les œuvres littéraires) et parce que c’est un rituel très ambigü : la victime offerte à la divinité a quelque chose de sacré et son immolation quelque chose de violent. En réalité, il va le démontrer, la violence et le sacré, c’est la même chose.

 

La discontinuité paraît évidente entre l’étude des rivalités mimétiques des salons proustiens et celle des mythes, rites et interdits qui ordonnent les sociétés religieuses. Dans Les choses cachées depuis la fondation du monde, (1978) Girard rétablira, par un raisonnement rigoureux, la logique du processus mimétique : il y a au contraire une continuité entre la contagion des désirs et le problème de la violence. Les sociétés religieuses archaïques confirment le diagnostic de Girard (et de Shakespeare, Dostoïevski etc.) sur la redoutable menace de mort que contient la mimésis, mot préféré ici à celui d’imitation, trop connoté psychologiquement. Les religions archaïques interdisent tout ce qui peut engendrer des rivalités mimétiques, elles savent que l’indifférenciation  (la perte des différences) ne fait qu’un avec la violence. Le rite du sacrifice est violent, certes, mais sa fonction est cathartique, il est fait pour canaliser la violence. En la ritualisant, il l’économise : une seule victime en place d’un grand nombre, il s’agit d’un exutoire en cas de « crise sacrificielle ».

 

Cette notion de crise sacrificielle, exclusivement girardienne, permet de résumer le processus mimétique dans son entier : la rivalité mimétique fabrique des « doubles » et leur violence réciproque est contagieuse comme la peste : « elle peut finir par affecter la collectivité entière », dit Girard dans Mensonge romantique..., sa première enquête anthropologique.  Donnons-nous des hominidés, ou même des  « Sapiens », plus mimétiques que tous les autres animaux, dépourvus d’instinct régulateur de leur violence (sans réseaux de dominance), et c’est « la guerre de tous contre tous » et donc l'impossibilité de la culture.

 

La « machine » mise en route par Girard ou plutôt par la mimésis  violente ne peut être arrêtée que par la mort de tous ou ... par la mort d’un seul, n’importe qui, celui qu’une « étincelle de hasard » va désigner à l’attention d’une foule mimétique  prête à se mobiliser, après  les frénétiques oscillations de la violence réciproque et à basculer dans le rassemblement de la violence unanime.  Au paroxysme de la crise sacrificielle, le tous contre tous  s’est métamorphosé en « tous contre un ». Vouée à s’autodétruire, la collectivité s’est rassemblée contre un « coupable ». Sa mise à mort et la communion des lyncheurs qui en résulte leur fera croire à la puissance de destruction mais aussi de protection de cet être surnaturel qui a apporté la violence et l’a remportée avec lui.  Le premier symbole culturel fut un tombeau, celui d’un dieu fondateur, d’une divinité sacrée, c’est-à-dire violente, mais bienfaisante aussi à condition de rester à bonne distance, dans cet espace de vie qui sépare le profane du sacré.

 

La genèse des dieux ne fait qu’un avec la genèse violente de l’ordre symbolique, le surgissement de l’ordre à partir du désordre : l’hypothèse girardienne repose sur la logique du processus mimétique, qui est un processus d’indifférenciation. Lisant la tragédie d’Œdipe-roi par dessus l’épaule de Sophocle, Girard va repérer dans les accusations échangées par Tirésias, Créon et Œdipe la réciprocité violente à laquelle, conformément à la « vérité mythique » succède l’unanimité de tous contre Œdipe, seul coupable de la peste thébaine.

 

 

 



 

 

 
Dernière modification : 12/12/2016