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ART ET LITTERATURE

INTRODUCTION 

La littérature constitue l’un des domaines de prédilection de René Girard depuis son premier livre jusqu’à son essai sur Shakespeare, en passant par ses écrits sur Dostoïevski, Camus ou les tragédiens grecs. De nombreux chercheurs l’ont suivi dans cette voie, car l’hypothèse imitative s’avère être une approche fructueuse pour aborder les textes littéraires dans la mesure où elle permet de dégager l’investissement existentiel et personnel de l’écrivain sans tomber dans le piège d’un biographisme facile.

 

D’après René Girard ce n’est pas, en effet, la vie de l’auteur qui explique son œuvre mais plutôt l’œuvre qui éclaire la vie. La rupture créatrice inscrite dans les conclusions des grandes œuvres romanesques fait allusion à une métamorphose spirituelle dans la vie de l’écrivain. Cette métamorphose fournit au romancier une nouvelle perspective et lui donne la possibilité de dépasser les oppositions manichéennes sur lesquelles est fondée l’attitude « romantique ». Le génie romanesque ne connait pas de barrière entre le moi et l’autre ; il retrouve chez tous les deux la même incapacité à se construire une identité autonome et la même fuite subreptice vers le modèle divinisé.

 

 

> LIRE :

 

Extrait d'un entretien entre René Girard et Benoît Chantre,

à l'occasion de l'exposition Traces du sacré à Beaubourg en 2008.

 

Benoît Chantre : Le Centre Georges Pompidou, à l’occasion de cette grande exposition qui va s’appeler « Traces du sacré », nous propose d’évoquer ensemble les xixe et xxe siècles, puisque c’est le parcours adopté par l’exposition. Il est intéressant peut-être de nous proposer quelques rendez-vous sur cette longue période. Je pensais qu’on pouvait évoquer trois dates : la première, 1806, qui fait le cœur du livre que nous avons réalisé ensemble sur Clausewitz [René Girard, Achever Clausewitz, entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Carnets Nord, 2007] ; la deuxième, 1913, qui précède d’une année l’apocalypse de la guerre de 1914 et qui est en même temps la date de la création du Sacre du printemps de Stravinsky ; et enfin, les années d’immédiat après-guerre, le moment où tu vas jouer un rôle important en Avignon, connaître Picasso et Matisse, mais aussi choisir de quitter l’Europe pour y bâtir, même si tu ne le sais pas à l’époque, une œuvre entièrement fondée sur le sacré.

 

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 Il m’est donc apparu très intéressant effectivement de focaliser notre attention sur ces trois moments, qui s’inscrivent me semble-t-il assez bien dans l’horizon de cette exposition.
 
BC : 1806, c’est la défaite de Iéna. C’est aussi l’année où Hölderlin, ce contemporain et ami de Hegel, mais aussi de bien d’autres, commence une retraite qui va durer presque quarante ans. Hölderlin renonce au monde, n’a plus rien à dire à ses contemporains. Et s’enferme dans la tour d’un menuisier à Tübingen dont il ne sortira pas, ou seulement pour quelques promenades journalières.
 
RG : C’est cela. Et Hölderlin est très évidemment désespéré à ce moment-là. Alors je pense que ce désespoir est beaucoup plus explicable qu’on ne la vu. Hölderlin espère qu’il va y avoir une synthèse entre le christianisme et la Grèce. Il voit, comme tous les grands romantiques de son époque, le retour de la Grèce. Mais ce retour de la Grèce n’est pas une victoire sur le christianisme, ce retour de la Grèce reste dominé par le christianisme. C’est un christianisme élargi, où le Christ continue à jouer le rôle essentiel : les grands poèmes le montrent. Je pense que c’est Heidegger qui a occulté tout cela. Heidegger a essayé de se confondre avec Hölderlin, mais il était aussi différent de lui que possible parce que son attitude vis-à-vis de cette période reste au fond combative, antichrétienne et beaucoup plus proche de ce qu’on appellerait aujourd’hui « l’attitude laïque », que Hölderlin lui-même. Il est facile de voir en Hölderlin un ennemi du christianisme, dans son attitude vis-à-vis de sa mère, vis-à-vis du piétisme étroit des ambitions de sa mère qui voulait faire de lui un pasteur. Il n’avait aucune envie de cela ! Mais si on regarde ses principaux poèmes, on s’aperçoit que Heidegger a occulté le principal, qui est la suprématie, la supériorité du Christ, le fait que les dieux grecs sont adoucis et orientés vers l’amour par la présence du dieu des chrétiens. Ceci est très net chez Hölderlin, et se retrouve dans un grand nombre de poèmes. Même si c’est illusoire, c’est la grandeur de la période qui cherche à faire cela, qui ne voit pas du tout une rupture avec le passé, mais un enrichissement qui ne supprime rien au christianisme et qui, au contraire, d’une certaine manière, le complète et le parfait.
 
BC : Hölderlin aurait donc eu, contrairement à Hegel, l’intuition de ce qu’est l’archaïque d’un côté, de ce qu’est la spécificité du chrétien de l’autre.
 
RG : Voilà.
 
BC : Et que le chrétien et l’archaïque sont dans un rapport… dialectique ? RG : Un rapport… Alors le mot « dialectique » est dangereux évidemment parce que c’est Hegel tout de suite qu’il rappelle et je pense qu’il faudrait essayer de le définir un peu différemment. Le christianisme est évidemment supérieur, il couronne et on sent très bien qu’il s’agit de l’amour, qu’il s’agit de l’amour chrétien qui pour Hölderlin est quelque chose d’absolument indispensable et que cet amour finalement… À mon avis la plus grande raison de sa retraite c’est qu’il pressent, ou qu’il regrette, ou qu’il gémit d’une certaine manière sur son absence dans le groupe de ces grands poètes qu’il admire prodigieusement. Il a l’impression que non seulement le christianisme est nécessaire en lui-même, parce que c’est l’amour et l’amour est supérieur à tout, mais qu’il n’y a aussi d’équilibre pour le poète qu’il était, d’existence possible dans le monde avec les autres, que dans cette présence du christianisme qui équilibre l’individu. Pour comprendre cette notion d’équilibre, il faut lire les textes de prose, pas les poèmes, il faut lire en particulier Hypérion. Si on regarde Hypérion, on découvre que c’est un texte qui a une valeur extraordinaire sur le plan de la psychiatrie, même aujourd’hui. L’existence d’Hypérion est en effet rythmée par des changements radicaux, redoutables, terrifiants, entre une exaltation du moi, une certitude de supériorité sur tous les autres hommes et en particulier de supériorité poétique, de supériorité sur la culture allemande, de possession de la culture allemande, un peu comme chez Nietzsche plus tard ; et des moments où, tout à coup, cette expérience s’effondre pour faire place à l’expérience contraire, à la certitude de l’échec total, de la misère définitive. Cette expérience qu’on appelle aujourd’hui « maniaco-dépressive » et qu’il décrit de façon si précise qu’on ne peut pas nier le contact avec la psychiatrie, Hölderlin l’explique luimême lorsqu’il s’adresse à Suzette Gontard qui s’étonne de ce que l’on pourrait appeler vulgairement des « sautes d’humeur » extraordinaires chez son amant. Ce qui ne veut pas dire que son amant était insuffisant comme on l’a dit et que c’est la sexualité qui n’a pas marché chez lui, puisque Suzette Gontard a fait toutes sortes d’efforts pour le rattraper. Je vais d’ailleurs jusqu’à dire que la seule chose qui fonctionnait chez Hölderlin, mais qui ne lui suffisait pas, c’était la sexualité ! Et alors il a dit, au fond, que c’était cette « ambition inassouvie » qui le séparait de Suzette Gontard. Pour comprendre la chose, il faut lire aussi ses lettres qui terrifiaient Goethe et Schiller, que Hölderlin leur envoyait, qui étaient des lettres littéralement adoratrices, des lettres très inquiétantes si on les lit aujourd’hui. D’ailleurs, c’est seulement dans les œuvres complètes de Hölderlin qu’on les trouve vraiment, ces lettres, parce qu’elles sont extrêmement choquantes. Le grand poète qu’est Hölderlin s’abaisse à l’extrême devant des formes poétiques qui ne sont pas vraiment les siennes. Et la réaction de Goethe et de Schiller est une espèce de terreur et d’évitement, d’inquiétude à son sujet. Quel est ce personnage étrange ? Il faut penser à tout ceci quand on pense à la pertinence prodigieuse de Hölderlin dans notre univers à mon avis. Parce que ce que Hölderlin exprime, au sujet de notre univers, non pas dans la satire, c’est-à- dire dans une espèce de supériorité, de certitude de lui, mais dans la faiblesse insigne d’être soumis à ses allées et venues, c’est la situation de l’homme moderne, à mon avis, où ce type de phénomène joue un rôle : une lutte entre les hommes pour la supériorité métaphysique, pour le gain total de cette supériorité sur les voisins, les rivaux. Cette chose est absolument capitale chez Hölderlin et, à mon avis, doit être utilisée pour interpréter Nietzsche et en particulier pour interpréter les rapports de Nietzsche et de Wagner. Nietzsche proclame sans cesse sa supériorité sur Wagner, il la proclame d’une manière maladive et il la proclame en particulier dans ce livre absolument dément qui s’appelle Ecce Homo et qui énonce seulement toutes les supériorités de Nietzsche sur Wagner. 

 

 

> ​ECOUTER :

 

Entretien de René Girard et Milan Kundera

 

 

Kundera audio

Audio, durée 30 min

Entretien de René Girard avec Raphaël Enthoven

(1/5) Mensonge romantique et vérité romanesque 

(2/5) Le Bouc émissaire

(3/5) La raison de Dieu

(4/5) Otello et Hamlet, même défaite ?

(5/5) Le triangle Nietzschéen

France Cult

Girard A voie nueAudios, 5 émissions

Par Raphaël Enthoven. Réalisation : Nathalie Salles. Rediffusion de l'émission du 03/09/2004. Avec la collaboration de Claire Poinsignon et Anne-Pascale Desvignes.
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Les nouveaux chemins de la connaissance

"Les nouveaux chemins de la connaissance" sur France Culture a consacré plusieurs émissions à René Girard et ses principaux ouvrages :

 

Mensonge romantique et vérité romanesque, par Pierre Pachet.


La violence et le sacré, par Jean-Pierre Dupuy


Achever Clausewitz, par Benoît Chantre

 

Les feux de l'envie, par Jean-Michel Oughourlian et Trevor Merril

 

les nouveaux chemins

Audios

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Bandera, Cesareo :  

Mimesis conflictiva: Ficcion literaria y violencia en Cervantes y Calderon, Gredos, 1975.

 

« Folie et modernité de Don Quichotte »,  in La Spirale mimétique. Dix-huit leçons sur René Girard, Desclée de Brouwer, 2001.

 

Castella, Charles, Structure romanesque et vision sociale chez Maupassant, préf. de René Girard, l’Age de l’homme, 1973.

 

Cohen,  Jean,  « La théorie du roman de René Girard », Aspects nouveaux de l’analyse littéraire, in Annales d’histoire économique et sociale, vol. 20, n° 3, mai 1965,

Deguy, Michel,  « Destin du désir et roman », Critique, vol. 18, n° 176, janvier 1962[
 

Florey, Sonya, René Girard, critique littéraire, Archipel, 2003.

 

Formentelli, Georges :

 "Deux lectures du souterrain de Dostoïevski: Chestov, Girard" in Léon Chestov, un philosophe pas comme les autres?, Cahiers de l'émigration russe n°3, éd. IRENISE & Institut d'études slaves, 1996, pp. 127-132

 

  « La Poésie d'Yves Bonnefoy: cri, bruit, sacrifice » in Critique, tome XLI, n° 457-458,éd. de Minuit, juin-juillet, 1985, pp. 686-717.

 

Goldmann, Lucien,  « Marx, Lukács, Girard et la sociologie du roman »,  Médiations, 1961.

 

Gossman, Lionel, Of Men and MasksA Study of Molière, Johns Hopkins, 1963.

 

Hillion, Joël, Shakespeare et son double. Les Sonnets de Shakespeare à la lumière de lathéorie mimétique de René Girard, L’Harmattan.

 

Daniel LanceJean Genet, ou, La quête de l'ange, l’Harmattan, 2003.

 

Maurel, Olivier, Essais sur le mimétisme, Sept oeuvres littéraires et un film revisités à la lumière de la théorie de René Girard. L’Harmattan, 2002.

 

Pachet, Pierre,  Le Premier Venu, essai sur la pensée de Baudelaire, éd. Denoël, coll. Médiations, 1976.

 

McGinnis, Reginald,  La prostitution sacrée, essai sur Baudelaire, éd. Belin, coll. L'extrême contemporain, 1994.

 

Saint-Amand, Pierre :

Séduire, ou la passion des lumières, Meridiens-Klincksieck, 1987

Autre ????

 

Serres, Michel: « R.G., HERGÉ: Georges Rémi ou René Girard? » (suivi de: «Enfin, un édifice chrétien!»), In La Spirale mimétique: Dix-huit leçons sur René Girard, éd. Barberi, Maria Stella,  Desclée de Brouwer, 2001.

 


Thélot, Jérôme :

Baudelaire, violence et poésie, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 1993.

                                 

L'immémorial, études sur la poésie moderne (surtout le chapitre intitulé "Poésie ou sainteté: Le Crapaud de Hugo", pp. 107-125), éd. Les Belles Lettres, coll. Encre marine, 2011.

 

Viard, Bruno, Littérature et déchirure : de Montaigne à Houellebecq. Étude anthropologique, Classiques Garnier, 2013.

 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 31/07/2017