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La révélation évangélique


“En révélant leur innocence, l’inspiration biblique désacralise les boucs émissaires. Ce qui frappe le plus, au sortir du mythique, c’est l’humanité d’un Joseph, d’un Job, des prophètes et de toutes les victimes réhabilitées dont la Bible est remplie”. "Celui par qui le scandale arrive "
 
La révélation évangélique est l’avènement définitif d’une vérité déjà partiellement accessible dans l’Ancien Testament mais qui exige pour s’achever la bonne nouvelle de Dieu lui-même acceptant d’assumer le rôle de la victime collective pour sauver toute l’humanité.”
"Je vois Satan tomber comme l’éclair "

 

 

                                                                                                                      

 

Dans le prolongement de la révélation prophétique du mécanisme victimaire, la révélation en paroles et en actes de ce mécanisme dans les Evangiles se présente de façon paradoxale. La Bible hébraïque, dit Girard, « dédivinise la victime et dévictimise Dieu ». Elle innocente les victimes de lynchages, elle ne les divinise pas. Rejetant les dieux fondés sur la violence sacralisée, la Bible et son Dieu unique séparent, pour la première fois dans l’histoire humaine, le divin et la violence collective. De ce fait, sur le plan anthropologique, la Bible est une critique de la machine à fabriquer des dieux. Or, dans les Evangiles, au contraire, la victime est divinisée : la Résurrection suit de près la crucifixion pour lui donner tout son sens. Le christianisme paraît emprunter la voie mythique de la fondation d’une religion ; on y retrouve les trois moments du cycle mimétique : la foule en colère, l’unanimité violente de tous contre un seul et la divinisation de la victime émissaire. Si l’on ajoute à cela la conception trinitaire du Dieu unique, le christianisme serait même un monothéisme douteux.

 

Suivant en ceci l’intuition de Simone Weil, qui voit dans le christianisme moins un savoir sur Dieu (une théologie) qu’un savoir sur l’homme (une anthropologie), René Girard démontre, textes à l’appui, que les Evangiles ne maintiennent pas seulement la conquête essentielle de la Bible concernant l’innocence des victimes mais en apportent la complète révélation. Ils contiennent même des indications uniques sur les conditions de possibilité d’une telle révélation.

 

La continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament est totale : il s’agit d’une seule et même révélation. Par exemple, entre le « sacrifice » du Christ en croix et le « sacrifice » rituel, il y a cette différence formidable qu’on trouve dans le récit biblique du jugement de Salomon entre le choix « sacrificiel » des deux mères. Deux prostituées se disputent un enfant : chacune d’elles est le « double » de l’autre, elles ont été mères à peu près en même temps, mais l’une a perdu son enfant au cours de la nuit et toutes deux prétendent être la mère de l’enfant vivant. La situation est indécidable : il faut trancher par l’épée (decidere) l’objet de la rivalité pour en donner une part égale à chacune. Quand l’une tend son tablier, l’autre, au mépris de sa vie, arrête le soldat mandaté par le roi, s’accusant par là d’avoir menti et supplie qu’on donne l’enfant à sa rivale. Figura Christi, elle se sacrifie pour que l’enfant vive.

 

Si le même mot de « sacrifice » peut désigner le sacrifice rituel sur fond d’une haine qui rassemble et le sacrifice de soi, consenti  par amour, si le sacrifice peut être le moyen de perpétuer un ordre humain fondé sur le mensonge et la violence ou le moyen au contraire d’en sortir en le révélant dans sa vérité, on comprend que les similitudes mêmes entre le cycle mimétique qui accouche des dieux violents et celui qui se termine par la résurrection du Christ sont révélatrices de leur formidable différence : dans le cas des faux dieux, il y a un double transfert, celui qui démonise la victime et celui qui la divinise après que son expulsion violente ait réconcilié la communauté en crise. En amont de la divinisation du Christ, il n’y a pas de « démonisation » préalable : Jésus est l’agneau de Dieu, son innocence est reconnue, non seulement par Ponce Pilate et par Caïphe, le grand prêtre, constatant : «  Mieux vaut qu’un seul périsse plutôt que la communauté tout entière » mais, après sa mort,  par une rupture de l’unanimité. L’extrême puissance de la contagion mimétique a eu raison un temps de la fidélité des disciples mais ils se reprennent et sont les premiers témoins d e la Résurrection.

 

 Les récits de la Passion projettent une lumière nouvelle sur l’emballement mimétique à l’origine de tous les phénomènes de « bouc émissaire ». Ils révèlent  la vérité sur la genèse des mythes et sur tout ce qu’ils dissimulent : les mythes sont eux-mêmes les produits de cette dissimulation. En effet, la méconnaissance du mécanisme victimaire qui fabrique des dieux à partir de victimes prises au hasard, conditionne son efficacité. On ne s’étonnera pas que Satan, personnage du Nouveau Testament (Girard, lisant les Evangiles, en fait le nom du processus mimétique dans son ensemble), soit désigné comme « Prince des ténèbres » ou encore, chez Jean « menteur et père du mensonge ». Le mécanisme victimaire ne peut fonctionner qu’en vertu de l’ignorance ou de l’inconscience de ceux qui le font fonctionner.

 

Cette inconscience, les Evangiles la révèlent non seulement dans l’idée johannique d’une humanité prisonnière des mensonges du diable, mais dans plusieurs définitions explicites de l’inconscience persécutrice, dont la plus saisissante est, chez Luc, cette  parole de Jésus sur la croix « Père, pardonne leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ».  

 

Il est très hasardeux de savoir ce qu’on fait : l’individu n’a pas l’autonomie ni la spontanéité qu’il se targue d’avoir puisqu’il imite les autres. Pierre renie Jésus trois fois, et étant donné sa solidité personnelle, on peut penser que la foule qui l’entoure ne lui laisse pas le choix. Dans l’épisode de la femme adultère, Jésus, piégé par des Pharisiens qui lui demandent ce qu’il pense de la loi qui prescrit de lapider cette femme « prise en flagrant délit », évite de regarder ses interlocuteurs, il écrit sur le sol. Et, comme ils insistent, sans les regarder, c’est-à-dire sans les provoquer, sans faire de ses yeux le miroir de leur colère, il leur dit « Que celui qui est sans péché lui lance la première pierre ». La femme sera sauvée, car, s’il n’est pas bien difficile de « jeter la pierre » à quelqu’un, il devient trop difficile de jeter la première pierre, c’est-à-dire d’agir sans modèle, de commencer une action décisive.  

 

Le Nouveau Testament dans sa totalité avec des différences de point de vue entre les Evangiles,  constitue un savoir anthropologique sans précédent, révélant ces choses cachées depuis la fondation du monde. Sa puissance de révélation ouvre ainsi la voie à la critique et à la rationalité scientifiques. Mais la Révélation sape aussi le fondement des sociétés en les privant de leurs ressources sacrificielles, elle accélère l’avènement de l’Etat, seul à même de prendre le relais des rituels chargés de canaliser la violence des hommes. L’Etat moderne aura « le monopole de la violence légitime », ce qui ne garantit nullement un monde « meilleur » que celui d’avant  le travail de sape de la Révélation. Si on ne lui donne pas un sens anthropologique, comment comprendre cette parole de celui que les chrétiens nomment « le Sauveur » ? « N’allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre. » (Mt,10, 34-36)   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière modification : 13/12/2016