Le bouc émissaire

 

« Il faut voir dans les mythes le récit nécessairement déformé d’une violence collective spontanée qui rassemble à nouveau une communauté que la rivalité mimétique a fait voler en éclats.»
("Shakespeare. Les feux de l’envie")

 

« Aujourd’hui comme dans le passé, avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a.» ("Je vois Satan tomber comme l'éclair")

 

 

 

 

 

Le mythe d’Œdipe a reçu un coup de projecteur avec la théorie freudienne : la culpabilité du malheureux roi s’est transmise à l’homme des sociétés patriarcales, qui refoulerait depuis l’enfance ses désirs monstrueux de parricide et d’inceste. Au fond, l’auteur de Totem et tabou  s’incline devant la « vérité » du mythe, comme Sophocle, tout en pressentant quelque chose du meurtre fondateur. Le vrai démystificateur est René Girard.  Il repère, dans la tragédie grecque, un scénario de sacrifice. La crise sacrificielle, la perte de toutes les différences, est symbolisée par la peste qui ravage Thèbes. Elle est aussi présente, de façon déguisée, dans l’inceste et le parricide, crimes qui ruinent les fondements de toute société humaine. Après la réciprocité violente des accusations, vient le transfert sur le seul Œdipe de la violence qui ravage la Cité. Le « tous contre tous » s’est mué en  « tous contre un ». Œdipe est le « bouc émissaire » de sa communauté. La peste, c’est lui. Le mythe, comme le sacrifice, résout le problème de la mimésis violente en substituant à la violence indifférenciée qui menace de mort toute une communauté, une violence singulière, celle d’Œdipe. Ce « coupable idéal », dirait-on aujourd’hui, en incarnant les forces maléfiques, refait de la différence et rétablit la concorde. La « vérité mythique » est donc le récit de la crise sacrificielle et de sa résolution du point de vue des « persécuteurs ». C’est plus qu’une « vérité officielle », c’est une vérité sacrée, fondatrice.

 

Le « mécanisme de la victime émissaire » est au centre de la théorie girardienne. C’est un mécanisme parce que la polarisation d’un groupe en fusion sur « n’importe qui » relève d’une logique qui est celle d’un système et non d’un projet humain. Les hommes vont se forger des divinités sans savoir ce qu’ils font et même parce que, sidérés par le calme revenu après la tempête, ils n’y comprennent rien. Celui que l’anthropologue appelle la « victime » est à leurs yeux responsable de tout ce qui arrive. Il leur paraîtra doté de pouvoirs surnaturels. Cependant, cet événement fondateur aurait pu ne pas se produire et puisque nous sommes dans une préhistoire qui a duré des dizaines de milliers d’années, il est probable qu’un grand nombre de groupes humains ont péri de la violence réciproque engendrée par le désir mimétique. Ceux qui ont survécu ont laissé des traces : les mythes qui racontent tous la même chose, les rites et les interdits qui  préviennent son retour. L’hypothèse de Girard rend intelligibles les systèmes religieux archaïques dont ses collègues « structuralistes » n’ont jamais vu la vraie rationalité, c’est-à-dire leur rapport avec la réalité. Et cette réalité, cette « chose » dont on se souvient, ce sont des violences véritables.

 

L’expression de « bouc émissaire » renvoie à la Bible, Lévitique, mais Girard l’emploie dans le sens que nous lui donnons couramment : c’est la « bête noire », celui qui « prend » pour les autres et que ses bourreaux ou lyncheurs croient sincèrement monstrueux. Dans Le Bouc émissaire (1982), Girard lit un texte du XIVème siècle qui raconte la peste noire et le massacre des Juifs, accusés d’empoisonner les rivières, etc. C’est tout de même très étrange, constate-t-il, que nous sachions reconnaître là un « texte de persécution », c’est-à-dire des accusations stéréotypées et mensongères, alors que le mythe d’Œdipe nous semble l’expression d’une vérité psychologique. Mystère d’une lecture différente pour des textes radicalement semblables : pourquoi ne lisons-nous pas les mythes comme des textes de persécution ? La réponse à cette question nous fera comprendre toute la singularité de notre culture et pourquoi celle-ci s’est montrée capable de produire, entre autres, l’anthropologie scientifique. 

 
Dernière modification : 12/12/2016