L'Apocalypse

 

«L’Apocalypse n’annonce pas la fin du monde ; elle fonde une espérance. Qui voit tout à coup la réalité n’est pas dans le désespoir absolu de l’impensé moderne, mais retrouve un monde où les choses ont un sens.»

("Achever Clausewitz")

 

«Je suis convaincu que nous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques.»
("
Achever Clausewitz")

 

« Le souci des victimes est devenu un enjeu paradoxal des rivalités mimétiques, des surenchères concurrentielles.»("Je vois Satan tomber comme l'éclair")
 

 

 

 

 

Clausewitz

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La notion d’ambivalence caractérise l’anthropologie religieuse et scientifique de René Girard  et ses notions-clés. Le désir mimétique est ambivalent, à la fois nécessaire à toute forme de culture et porteur d’une violence mortifère ; le mécanisme victimaire est ambivalent, c’est « Satan expulse Satan », le désordre s’expulsant lui-même par un lynchage qui remet de l’ordre. Les dieux de la violence sont ambivalents puisqu’ils sont à la fois maléfiques et bénéfiques ; les rites sacrificiels participent de la même ambivalence, ils sont violents par mesure de protection (il vaut mieux qu’un seul périsse...). Le religieux contient la violence, au double sens de ce verbe. Enfin,  le message évangélique, qui vient finir d’éclairer les hommes sur la vraie nature de leur violence et les mensonges qui leur permettent de perpétuer un monde violent, est d’une formidable ambivalence. Car il vient aussi, en se diffusant sans être vraiment compris, réduire l’efficacité des protections sacrificielles ;  au point qu’aujourd’hui, une humanité dotée d’armes de destruction massive, connectée, c’est-à-dire accessible à toute forme de contagion et soumise à la doctrine on ne peut plus mimétique de la dissuasion nucléaire, se trouve très démunie face à sa propre violence.

 

Dans son dernier ouvrage, entrepris avec la collaboration de Benoît Chantre, « Achever Clausewitz »(2007), René Girard montre que ce théoricien de la guerre, contemporain de Napoléon, est le premier à entrevoir que les conflits armés menacent de devenir toujours plus extrêmes et à anticiper la disparition de la guerre en tant qu’institution. La perte de différence entre civils et combattants (infligée aujourd’hui par le terrorisme), est caractéristique de cette « montée aux extrêmes », confirmée par l’histoire des guerres au XXème siècle, qui ont toutes été des conflits « illimités » ne pouvant prendre fin que par la reddition totale des perdants, au prix du recours à l’arme atomique dans le cas de la seconde guerre mondiale.

 

La spirale mimétique est telle qu’après la Révélation, la violence ne pouvant plus reposer sur un « mensonge » (la méconnaissance du mécanisme victimaire), elle va reposer sur une vérité et prendre le parti des victimes ; paradoxalement, son empire ne fait que croître. En effet, elle se justifie toujours et de mieux en mieux : on mobilise massivement au nom de la défense des faibles et des opprimés.  Tout obstacle rencontré sur sa route sera considéré comme une nouvelle violence faite aux victimes, ce qui justifiera une réaction violente de leur part, etc.  Chez Luc, le Christ voit « Satan tomber comme l’éclair » et Girard, qui fait de cette formule le titre de l’un de ses plus beaux livres, nomme satanique la violence consciente d’elle-même dont les excès font voir qu’elle est sans garde-fou.  La Révélation ne met pas fin au règne de Satan, elle met seulement fin à son pouvoir de remise en ordre, à  la fausse transcendance d’une violence sacralisée.

 

Le message de Jésus est un message d’amour et de réconciliation, il dit comment sortir du cercle mimétique : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien, moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs ; ainsi serez-vous le fils de votre Père qui est aux cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. (Mt. 5, 44-45)  Dans un monde violent, l’offre du Royaume ne pouvait pas être reçue.  Le choix proposé à l’homme, le Royaume ou les Ténèbres, va se traduire, dans une anthropologie fondée sur la relation mimétique, par un choix entre deux modèles, Jésus et Satan.  L’imitation de Jésus, qui lui-même imite Dieu, est la voie de la sainteté et du salut puisqu’elle nous fait échapper, par le choix d’un modèle transcendant, à l’enfer des rivalités mimétiques. Imiter Satan est malheureusement plus facile, c’est  naturellement, en suivant la pente du péché originel (le désir d’être des dieux), que les individus modernes, dont le lien social s’est fragilisé,  tendent à mettre leurs relations, c’est-à-dire leur identité même, sous le signe de la rivalité, chacun étant le modèle-obstacle de chacun.  

 

Ce qui est vrai des individus est vrai aussi des nations et des civilisations. René Girard est un penseur de l’Apocalypse. Loin de séparer dans les Evangiles, le thème de la paix selon Jésus, fondée sur l’amour et le pardon et le thème apocalyptique, qui fait retour à un Dieu violent,  son anthropologie relie les deux thèmes et donne à l’Apocalypse son double sens de catastrophe terminale et de révélation.   Les Evangiles prévoient avec leur prodigieuse intelligence des processus mimétiques, non seulement l’échec du christianisme mais les emballements paroxystiques de la violence humaine, une fois livrée à elle-même. Car la violence d’un Satan déchaîné est humaine, rien qu’humaine. Les deux totalitarismes du XXème siècle, le nazisme et le communisme ont ce point commun d’avoir été sataniques. Mais l’un, le nazisme a voulu éradiquer le souci des victimes, quand l’autre a voulu au contraire radicaliser ce souci, mener une croisade victorieuse contre toutes les oppressions, y compris celle de la religion.  Satan imite le Christ en prétendant le surpasser.

 

Le souci des victimes n’est pas seulement satanique. René Girard là encore, affronte l’ambivalence d’une civilisation, la nôtre, forgée par le christianisme, première civilisation athée de l’Histoire, première aussi à se préoccuper à ce point des victimes et singulière aussi dans sa condamnation d’elle-même et un sentiment de culpabilité qui peut aller jusqu’à la haine de soi. Le plus antichrétien des philosophes, Nietzsche, fait remonter la culpabilité, les idéaux d’égalité et de fraternité, et ce qu’on appelle aujourd’hui « les droits de l’homme », c’est-à-dire la défense des victimes, à l’éthique chrétienne.  C’est incontestable, dit René Girard, et sauf à regretter comme le philosophe allemand qu’on ait supprimé les sacrifices sanglants dont l’humanité a eu  besoin pour survivre,  on ne peut que se réjouir de la progression de l’idée de justice que nous devons à un savoir vrai de l’oppression et de la persécution.

 

La démocratie est le terme du processus par lequel les hommes se sont délivrés des mécanismes sacrificiels mais par un étrange effet de boucle, les voici revenus comme à l’origine, dans une situation de crise sacrificielle explosive. Girard cite Tocqueville : « Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables ; ils rencontrent la concurrence de tous ». Un retour au sacré, dans le monde moderne, ne peut produire que « les plus sanglantes abominations », comme en témoigne le terrorisme de l’Islam radical dans sa rivalité mimétique, guerrière et médiatique,  avec la civilisation occidentale mondialisée. Reste qu’à la différence des sociétés archaïques, si nous « contenons » l’apocalypse, par la dissuasion nucléaire, mais aussi par nos institutions, c’est en connaissance de cause.  Tout est révélé, dit Girard.  La théorie mimétique est scientifique et religieuse. Elle a une dimension éthique, encourageant chacun à vivre une conversion, à reconnaître  la nature mimétique de son désir. Pour René Girard, la vérité n’est pas ambivalente. Elle seule donne du sens. « Je crois que la vérité n’est pas un vain mot, ou un simple « effet » comme on dit aujourd’hui. Je pense que tout ce qui peut nous détourner de la folie et de la mort, désormais, a partie liée avec cette vérité. » "Des choses cachées depuis la fondation du monde".

 

 

 

 

 

 

 
Dernière modification : 12/12/2016