Rivalité et crise mimétique ancien

 

«L’amitié est cette coïncidence parfaite de deux désirs.Mais l’envie et la jalousie ne sont pas autre chose.
La mimesis du désir est à la fois le ressort de ce que l’amitié offre de meilleur et de ce que la haine a de pire.»

(Shakespeare. Les feux de l’envie)


 

«L’imitation ne se contente pas de rapprocher les gens ; elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément.»

(Shakespeare. Les feux de l’envie)

 

«L'amour, comme la violence, abolit les différences.»
(Des choses cachées depuis la fondation du monde)

 

«Chaque fois qu’elle [la violence] surgit en un point quelconque d’une communauté, elle tend à s’étendre et à gagner l’ensemble du corps social.»
(La Violence et le Sacré)

 

 

Que se passe-t-il quand la distance (culturelle, géographique ou spirituelle) entre l'imitateur et le modèle devient négligeable ? Réponse : ils risquent de désirer les mêmes objets.

Les objets susceptibles d'être « désirés ensemble » sont de deux sortes. Il y a d'abord ceux qui se laissent partager. Imiter le désir qu'inspirent ces objets suscite de la sympathie entre ceux qui partagent le même désir : nous sommes en régime de médiation externe. Il y a aussi les objets qui ne se laissent pas partager, objets auxquels on est trop attaché pour les abandonner à un imitateur : nous sommes en régime de médiation interne. La convergence de deux désirs sur un objet non partageable fait que le modèle et son imitateur ne peuvent plus partager le même désir sans devenir l'un pour l'autre un obstacle dont l'interférence, loin de mettre fin à l'imitation, la redouble et la rend réciproque. C'est ce que René Girard appelle la « rivalité mimétique », étrange processus de « feedback positif » qui sécrète tous les excès de la jalousie, de l'envie et de la haine.

 

René Girard appelle  « médiation double » la relation où le médiateur devient à son tour un sujet de désir en devinant le regard que le sujet désirant jette sur lui. Ce regard jaloux ravive (ou éveille) le désir que le médiateur a pour l’objet convoité par son admirateur. C’est alors le sujet qui devient médiateur et le médiateur qui devient sujet. Cette relation oppose farouchement deux rivaux qui ne veulent pas reconnaître qu’ils s’imitent l’un l’autre, et qui cherchent alors tous les deux à prouver l’antériorité de leur « propre » désir. Mais ces rivaux amoureux, qui font les délices de la littérature, peuvent devenir des jumeaux de la violence ; leur rivalité ridicule peut se régler dans le sang (crime ou suicide). Nous quittons alors la littérature pour entrer dans le cauchemar de la « guerre de tous contre tous » (Hobbes).

 
Dernière modification : 17/03/2016