Le désir triangulaire __

«L'homme désire toujours selon le désir de l'Autre.»

(Mensonge romantique et vérité romanesque)

 

«Obstacles et mépris ne font donc jamais que redoubler le désir, parce qu'ils confirment la supériorité du médiateur.»

(Mensonge romantique et vérité romanesque)

 

«Bien que l'éloignement géographique puisse en constituer un facteur, la distance entre le médiateur et le sujet est d'abord spirituelle. Don Quichotte et Sancho sont toujours physiquement proches mais la distance sociale et intellectuelle qui les sépare demeure infranchissable.»
(Mensonge romantique et vérité romanesque)

 

 

 

 

 

 

A l’origine de tous nos conflits, de toutes nos crises, explique René Girard, il y a le « désir triangulaire ». Ce désir (appelé aussi « désir métaphysique ») est désir « selon l’autre », c'est-à-dire désir d’être l’autre en possédant ce qu’il possède. Non que cet objet qu’il possède soit précieux en soi, ou particulièrement intéressant ; mais le fait même qu’il soit possédé (ou qu’il puisse l’être) par l’autre auquel je cherche à m’identifier le rend désirable, irrésistible. Dans tout désir, il y a donc un sujet, un objet et un médiateur (celui qui indique au sujet ce qu’il doit désirer). Tout désir, de ce point de vue, est triangulaire. Cette structure a une certaine stabilité quand la « distance spirituelle » entre le médiateur et le sujet n’est pas franchie ; elle perd sa stabilité, quand le médiateur et son objet se rapprochent du sujet. Nous passons alors de la médiation externe à la médiation interne.

Cette théorie du désir postule, en effet, que tout désir est une imitation (mimésis) du désir de l’autre. René Girard prend ici le contre-pied de l’« illusion romantique », selon laquelle le désir que tel sujet a pour tel objet serait singulier, unique, inimitable. Le sujet entretient en effet l’illusion que son « propre » désir est suscité par l’objet de son désir (une belle femme, un objet rare) ; mais en réalité son désir est suscité par un modèle (présent ou absent) que le sujet admire et finit souvent par jalouser. Contrairement à une idée reçue, nous ne savons donc pas ce que nous désirons, nous ne savons pas sur quel objet (quelle femme, quelle nourriture, quel territoire) porter notre désir. Ce n’est qu’après coup, rétrospectivement, que nous donnons un sens à notre choix en le faisant passer pour un choix délibéré (« je t’ai choisi(e) entre mille »), alors qu’il n’en est rien.

Mais dès l’instant qu’un autre a fixé son attention sur un objet, aussi quelconque soit-il, alors cet objet (que nul ne regardait jusqu’alors) devient un objet de convoitise susceptible d’effacer tous les autres. Ainsi le consumérisme moderne est désir « selon l’autre » (un autre tout proche de moi ou un autre que je pourrais devenir si je possédais l’objet) ; il nous donne l’illusion de faire un choix personnel, voire unique. La mode et la publicité jouent à plein sur ce « désir d’appropriation », raison pour laquelle elles connaissent du succès, alors que ce succès ne repose objectivement sur aucune base rationnelle.

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard fait une distinction entre la « médiation externe », lorsque le héros désirant, comme Don Quichotte, imite un modèle qui est « loin » de lui par le rang, l’époque ou le statut (c’est la cas d’Amadis de Gaule, personnage de fiction) et donc non susceptible de devenir son rival ; et la « médiation interne », lorsque le modèle est proche de celui qui l’imite, et devient pour lui un obstacle autant qu’un modèle, un obstacle détesté autant qu’un modèle servilement imité et adoré. Ce « modèle-obstacle » est un autre jalousé, dont la valeur est fantasmée (ou imaginée), au même titre que la valeur de l’objet qui l’accompagne (comme une « relique », écrit René Girard).

 

 

 
 
Dernière modification : 13/09/2016