Or, La Violence et le sacré est, sans conteste, un grand ouvrage d’anthropologie, au sens classique du terme. Cet ouvrage relance et renouvelle profondément la question du sacrifice, abandonnée pendant un demi-siècle par la recherche académique, en la reprenant d’un point de vue morphogénétique. Il tente de reconstituer la dynamique interne de la vie sociale et le processus même d’hominisation, de comprendre les conditions d’émergence de communautés stables, en mettant au jour les mécanismes qui leur permettent de réguler leurs facteurs internes de dissension. Il aboutit ainsi à une théorie générale de la culture qui réhabilite et renforce l’hypothèse de l’origine rituelle de la guerre, de la chasse et de la domestication. Le sacrifice, en effet, exige à la fois de capturer des victimes humaines ou animales à l’extérieur du groupe et de les assimiler au point de devenir des substituts rituels de membres de la communauté. Le captif, dont la vie est épargnée, peut ensuite devenir un serviteur rituel puis un esclave à des fins économiques, et l’animal, passer du statut de victime propitiatoire à celui bête de somme ou de source de nourriture. Girard donne une explication lumineuse de cette généalogie, passée de mode chez les ethnologues, mais redécouverte depuis peu par les archéologues.
Même lorsqu’il utilise les matériaux littéraires, c’est toujours à des fins anthropologiques. Romans ou tragédies sont pour lui des documents ethnographiques. Son premier livre est une théorie du roman, mais surtout une théorie du désir triangulaire, dont les deux grandes formes, celle de la médiation externe et celle de la médiation interne, sont rapportées à deux types de société opposés. Les sociétés aristocratiques, c’est-à-dire holiste et hiérarchique, et les sociétés démocratiques, individualistes et égalitaires. Ces deux types sont illustrés par deux petits mondes proustiens, l’univers familial de Combray et le salon Verdurin, que Girard compare expressément à des cultures fermées et qu’il décrit avec la minutie d’un ethnographe. Il y repère déjà la centralité du religieux et l’importance du mécanisme de la victime émissaire.
Bref, le travail de Girard est d’entrée de jeu de nature scientifique. Son point de vue n’est pas celui d’un théoricien de la littérature, ni d’un philosophe, ou encore d’un théologien. Ses modèles ne sont ni Sainte Beuve ou Lanson, ni Kant ou Hegel, ni Saint Augustin ou Saint Thomas. Travaillant à la charnière de la nature et de la culture, il se réclame expressément et à bon droit, d’une côté, de Darwin et de Konrad Lorenz, de l’autre, de Durkheim et de Hocart.
N. J.– Mais alors pourquoi Girard est-il ignoré ou rejeté par la communauté anthropologique ?
L. S. – Tout d’abord, parce que les chercheurs vivent en vase clos. Ne faisant pas officiellement partie de la communauté anthropologique, Girard n’a pas bénéficié de la considération que les ethnologues, qui n’en sont pas moins hommes, accordent d’abord ou réservent à leurs pairs.
Ensuite parce que son œuvre s’est développée à un moment où la profession abandonnait successivement tous les grands paradigmes théoriques pour se replier sur la description ethnographique.
Ajoutons à cela que les concepts fondamentaux utilisés par Girard pour penser la dynamique du lien social – ceux de « crise sacrificielle » et de « mécanisme victimaire » – comme les notions d’« état de nature » et de « contrat social » de la philosophie politique, dont ils sont une version améliorée, exigent, pour être bien dégagés et bien compris, de se représenter des états limites.